-au gré de la mémoire des sens-
Egon Schiele, écorché ?
ECORCHEUR !
Chez lui, les chairs ne sont pas nues - bien qu'il me soit arrivé de penser à lui et son traitement du corps humain comme à un de ses premiers médecins légistes, les pionniers de la discipline anatomique - les chairs ne sont pas nues, c'est pire.
Il perçoit, comprend le corps de l'intérieur, avec ses mouvements, ses couleurs, ses altérations et ses humeurs. Le bouillonement des entrailles au filtre d'une vitre de peinture : qu'est-ce que c'est qu'une femme enceinte à l'estomac vert ?
Bref, la machine corps dans toute son imparfaite et sordide matérialité.
Emotion de l'oeil au delà même du dégoût, alors que l'idée de transgression semble lui être parfaitement étrangère.
Et pour nous donner à humer plutôt qu'à voir cette vie hétérogène et discontinue de nos viscères, M. Schiele rend à la peau son ineluctable transparence. Le masque épidermique est d'un fragilité maladive. Tous ses modèles -lui le premier- partagent la fébrilité de leur complexion.
La lumière de Schiele sur le corps en mouvement -corps maigre et frêle, corps pathologique- c'est une lumière médicale, une lumière qui n'épargne rien, qui déforme tout vers le centre.
Le peintre est son premier sujet. Il décline les autoportraits comme les variations d'un thème privilégié. Mais en aucun cas il ne nous place devant le reflet figé d'un miroir narcissique. Il s'offre à chaque fois le rôle ambivalent du cobaye qui s'automutile à corps défendant pour s'exhiber en tant que spectateur empirique et méthodiste. Je veux dire qu'il se peint passivement. Parce qu'il se voit comme un stéréotype anatomique, un objet sans passion. Il se moque des états d'âme. L'état, c'est une unité physique.
Certaines parties du corps ne l'intéresse pratiquement pas - les pieds par exemple. A tel point qu'il les fait disparaître de l'image : le trait comme inutile à témoigner de l'existence de certains détails.
A propos de trait, deux outils me viennent à l'esprit le concernant : le rasoir et le poinçon.
Le rasoir c'est celui de l'amoureux impatient qui veut aller "à l'essentiel". Il ne s'encombre pas des rondeurs (à quoi bon ?), il n'est passionné que de reliefs, ceux où la peau est plus sanguine, ceux que l'on peut faire saillir à l'envie. Ces reliefs, il les lie sur la toile à l'envie avec un jeu de couleurs et de sang qui sont les point du méridien homo miserabilis - oeil/bouche/tétons/nombril/sexe/articulations.
Le poinçon, c'est l'outil qui creuse le canal des veines et les failles de ces supports. Plus il creuse son décor en creux, plus il touche à l'orgueil de la misère de son modèle.
(Là, un néologisme est né d'une coquille d'écriture, je crois qu'il sied bien à Schiele : le décorps)
Cette question de l'orgueil, je crois que c'est la question de l'âme de Schiele. C'est la dignité d'être homme en tant qu'infirme, être digne non pas parce que l'on est infirme mais puisque l'on est infirme. L'infirmité, c'est la condition physique du rebut moral. Tout se joue dans les yeux des modèles : on se montre nu avec hargne, sans fierté ni pudeur ; les mères ferment les yeux sur des enfants paniques, eux qui portent leur révolte en même temps que leur peur.
Schiele explore les même mouvements de l'âme et de l'anatomie, avec les mêmes outils. Pas de sentiments, juste l'expression d'élans parricides et nauséeux.
J'arrête ici mon commentaire pictural, je sais que d'autres ont écrit bien plus savamment que moi sur l'oeuvre de ce personnage inclassable.
Mais je suis un spectateur bavard.

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